Le solstice d’hiver de Kapes

C’est le début de la saison des neiges et même si elle n’appréciait que guère leur compagnie, Myrtha aurait voulu passer les premiers jours parmi les humains. Ce peuple repoussant et barbare avait été coupable de la destruction des siens et de la mort de sa mère. À l’entrée de la saison froide, Les humains se réunissaient autour de grands feux, préparaient de beaux gâteaux et du vin sucré, on faisait venir des conteurs pour les enfants et une créature mi humaine mi cervidés qui leur offrait des cadeaux après les avoir menacés des pires supplices s’ils n’étaient pas sages. Myrtha aimait cette ambiance. Kahor, son père, ancien capitaine de la garde, venait d’accepter une mission. Depuis qu’ils étaient revenus vers les humains, ils s’étaient inscrits tout d’eux à la guilde des aventuriers. La mission les conduisit vers le nord à la limite de la forêt maudite, un lieu proscrit par un édit royal. Nul bûcheron ne s’y aventurait alors que l’endroit abritait sans nul doute les arbres, les plus grands et les plus vieux du continent.

 

Myrtha laissa son père s’occuper du feu et partit dans la forêt pour trouver leur repas. Myrtha avait interdiction de se servir de son pouvoir. Une fois, elle avait désobéi, ça leur avait coûté une cinquantaine d’années d’exil et ils avaient dû changer de continent afin que les hommes les oublient.

Elle s’en souvenait bien. Leur mission de l’époque les avait menés à un camp de mercenaires près de leur ancienne capitale. Une tribu de barbare jetait le trouble sur la contrée. Myrtha qui avait alors plus de deux cents ans mais avecl’apparence d’une jeune fille de 16 ans, et même habillée en armure de cuir face à de grands barbares de plus de deux mètres elle ne faisait pas le poids. L’un d’eux, un dénommé Kruegar, était particulièrement répugnant et ses allusions salaces déplaisaient à la jeune fille.

Le chef de la compagnie pourtant bien en faites de la situation les envoya tous deux en patrouille. Myrtha vit le clin d’œil du chef à son soldat. Il y aurait un arrêt non nécessaire à leur mission. Une fois loin du camp et de son père, Kruegar ne fut pas long à prendre les devants et commença par lui tâter le postérieur de la main :

— On va se réchauffer ensemble, hein, ma petite demoiselle.

— Ne me touchez pas !

— Et c’est pas avec ta taille et tes muscles de fillette que tu veux m’en empêcher. Si le chef a accepté que tu nous suives, c’est pour avoir les muscles de ton père et pour que tu réchauffes les hommes et ce soir tu commences par moi.

— Jamais !

— Tu veux lutter, tu aimes souffrir, pas de problèmes, je suis ton homme.

Son homme, la jeune fille en doutait mais son prochain repas elle en était sûre. Le barbare n’en crut pas ses yeux. La frêle jeune fille devint en un court instant un dragon d’un violet intense. Il supplia mais il était trop tard, la dragonne avait pris sa décision. Elle n’en fit qu’une bouchée.

 

Son père observant de loin les huit mètres de haut de sa fille bondit vers sa direction. Quand il arriva vers à ses côtés, elle avait repris forme humaine mais il était trop tard. Les hommes allaient raconter partout avoir aperçu un dragon et voudraient tuer la bête, ils seraient de nouveau traqués. Myrtha en voyant les yeux de son père comprit l’énormité de sa faute. Le soir même Kahor et Myrtha se changèrent de nouveaux et sous le couvert de la nuit quittèrent le sud du continent pour se réfugier dans les montagnes. Ils y restèrent cinquante ans, chassant comme les nomades. Ils partirent de l’ancien continent pour celui d’Honepew où les sages avaient besoin de mercenaires. Ce n’est qu’un siècle plus tard qu’ils retournèrent sur Khalonbleizh.

Dès qu’elle rentra dans la forêt, elle ressentit son pouvoir. La toile, l’énergie vitale source de la magie imprégnait ses arbres. La jeune dragonne se rendit compte de la différence avec les autres forêts. Ici les arbres étaient entretenus et chacun appartenait à un cercle de cinq espèces différentes. Les animaux ne semblaient pas effrayés par sa présence alors que partout ailleurs ils auraient fui au bruit de ses pas. Elle repéra un cerf et banda son arc.

— Tu devrais relâcher ton arme sans faire de bruit.

La jeune fille fut surprise par la voix qui semblait venir de nulle part. Elle chercha rapidement du regard et ne vit que les arbres. Elle entendit un bruit de corde qui se tend et choisit de baisser son arme. Son instinct l’avait sauvée d’une mort certaine. Quand elle plongea dans la toile pour détecter d’éventuel mage, elle vit six archers cachés sur les arbres qui tous pointaient une flèche vers elle.

 

La jeune fille posa les armes.

L’un d’eux quitta sa cape et lui apparut. Quand elle le vit, c’était pour elle le plus beau des hommes. Il ne pouvait être humain. Il avait de magnifiques habits propres et semblait vivre en accord avec la nature. Sa chevelure blanche au reflet bleu encadrait un visage aux traits fins et aux yeux gris. Myrtha se serait noyée dans ce regard s’il ne l’avait pas ramenée à la réalité.

 

— Je suis Tyridrin, ranger de sa majesté le roi Deidre.

— Le peuple des invisibles.

— C’est bien nous mais peu d’humains se souviennent de nous.

— Je … Je ne suis pas humaine, je suis une fille de Tholl.

— Je ne vous crois pas, ils ont disparu il y a plus de deux cents ans, Hanlon le dernier d’entre eux a péri sous les coups du démon.

— Je suis avec mon père, nous sommes les derniers.

— Si cela est vrai et que vous m’en faites preuves alors je vous pardonnerai d’avoir profané notre forêt sinon vous serez sans doute mise à mort comme tous les humains ne respectant pas le décret royal.

— Vous les tuez.

— Non, nous les remettons au veilleur de Wint Kapes le village humain. Ce sont eux qui appliquent leur justice. Alors montrez-nous ?

Myrtha réfléchit, ce n’était pas des humains et la grandeur des arbres protégerait sa transformation à la vue des humains.

Elle se dévêtit et se transforma.

Les Askaris furent ébahis et en lâchèrent leurs arcs.

Elle reprit forme humaine et se rhabilla.

— Cela vous suffit.

— Oui, ma dame, excusez mon incroyance, que Tholl me pardonne. Mon roi souhaitera, je pense, vous avoir à sa table ce soir.

— Je dois aller prévenir mon père, je vous préviens, il risque d’hurler en apprenant ma transformation.

— Alors gardons-en le secret.

Myrtha retrouva Kahor et lui apprit brièvement la situation. Les deux dragons furent conduits devant le roi qui les reçut mais ne les invita pas. Tyridrin peiné par l’attitude de son souverain les invita alors dans sa modeste demeure.

 

Myrtha lui révéla qu’ils pourchassaient une compagnie de scélérat dans la région.

 

— Je vais vous aider à les trouver avec ma patrouille.

— Votre roi ne dira rien ?

— Non, je ne fais que mon devoir, je pense que ces malandrins doivent attaquer vos marchants et se cacher dans notre forêt. Ils risquent d’y mettre le feu ou d’amener les soldats humains chez nous et détruire le fragile équilibre que nous protégeons.

— Notre présence semblait embarrasser votre souverain, demanda Kahor.

— Oui, car il redoute que votre venue attire les humains ici. Il ne vous en veut pas mais redoute les conséquences. Ensuite, vous êtes carnivores et nous sommes végétariens. Votre régime est contraire à nos coutumes.

— Nous vous remercions de votre aide et nous respecterons vos coutumes, vous pourrez en informer votre roi. Tant que nous serons sous sa protection, nous ne consommerons pas de viande.

— J’en fais le serment aussi, déclara Myrtha que le vin sucré des Askaris avait un peu égayé.

— Je vais vous laisser ma chambre, je dormirai dans le salon.

— Nous ne voulons pas vous importuner, nous pouvons dormir à la belle étoile.

Pour votre sécurité et celle des habitants de cette forêt, il faudrait mieux que vous dormiez ici.

 

Une heure passa, Myrtha admirait toujours le jeune capitaine quand chacun partit se coucher.

Le lendemain les dragons suivirent la patrouille des elfes. Afin de ne pas effrayer les animaux, Tyridrin leur apprit la technique de son peuple pour se camoufler grâce à leur cape mais surtout en ne faisant qu’un avec le fluide qui se dégageait de la toile. C’est pour cela que la jeune fille ne les avait pas repérés de prime abord, elle avait confondu leur énergie issue de la toile avec celle de l’arbre.

La patrouille terminée, Myrtha resta avec Tyridrin et apprit longuement avec lui les rudiments de l’escrime Askari. Kahor, lui, partit discuter avec le chef des patrouilleurs et le forgeron. Les lames Askaris bien que moins puissantes que les lames du peuple Dragon étaient beaucoup plus légères et maniables. Plusieurs fois en les testant, le vieux capitaine fut entraîné car il utilisait trop de force.

La semaine passa rapidement, quand un incident survint. Un daim fut retrouvé égorgé. Kahor observait l’assemblé le regard fuyant. Il était prêt à prendre sa forme animale pour s’enfuir mais rien ne se passa, aucun membre de la communauté ne les scruta en les soupçonnant.

— Kahor, j’ai prévenu Myrtha, Ce doit être les bandits que vous recherchez, une patrouille est sur le départ, vous nous suivez.

— Oui bien sûr, j’arrive.

— Je vous sens perplexe.

— J’ai eu peur que l’on m’accuse.

— Vous ne nous connaissez pas encore très bien. Ici, la parole est importante. Nul ne doutera de la vôtre sans preuve incontestable. Nous avons vu votre campement, vous vous servez de vos griffes pour égorger l’animal sans qu’il souffre et là c’est un humain qui l’a simplement occis, l’animal a mis un moment à rejoindre les champs d’Elenia. Ils l’ont laissé là en attendant la nuit et (pour) revenir le manger. Nous allons leur préparer un comité d’accueil.

— Je vous suis

Une jeune fille vint à leur rencontre :

—Capitaine, débarrassez-nous de ces monstres mais faites attention à vous. Monsieur, je vous le confie.

Kahor n’avait pas compris le sens des mots de la jeune fille mais acquiesça.

Quand ils furent loin du village, il osa demander :

—Qui est cette jeune fille ?

— C’est Dame Leona, notre princesse et future reine.

— Elle vous a en haute estime.

— Je ne suis que simple garde.

— Le grand Tyridan, compagnon du prophète, ne l’était-il pas ?

— Si mais vous l’avez dit, il était compagnon du prophète.

 

La bataille ne dura pas longtemps, même si les bandits furent deux fois plus nombreux. L’effet de surprise leur porta un premier préjudice et les techniques combinées des Dragons et des Askaris eurent rapidement raison des humains peu équipés.

 

Le retour au village fut sobre, personne n’applaudit, les rangers n’avaient fait que leur travail. Malgré l’heure tardive, la jeune Leona attendait le retour des hommes de son père. Quand elle vit qu’il n’y avait aucun blessé, elle se retira sans un mot.

Le lendemain Kahor annonça leur départ à Tyridrin.

— Nous devons retourner prendre notre prime à la guilde et trouver une nouvelle mission.

— Vous ne pouvez pas rester deux jours de plus. C’est la fête du solstice, le retour à la lumière. Ce serait une grande joie de vous avoir.

— Soit mais nous partirons dès le lendemain.

 

Myrtha comprenait qu’elle devait profiter de la soirée de fête pour parler avec Tyridrin qu’elle ne reverrait sans doute jamais plus.

Elle passa les deux jours qui lui restaient pour s’entraîner avec lui et essayer de savoir si le jeune garde ne quitterait pas sa forêt. Nul Askari n’avait quitté la grande forêt si ce n’est à chaque nouveau roi humain, accompagné leur souverain pour le traditionnel serment d’allégeance.

Le soir du bal une mauvaise nouvelle arriva, Tyridrin serait en poste pour la soirée. Il devait protéger Dame Leona, la princesse des Askaris. La jeune fille participait à son premier bal officiel et il lui fallait un chaperon. Myrtha fut déçue et voulut partir, son père l’en dissuada.

— Je suis passé par la chambre, il nous a prévu des habits et à mon avis qui ont dû lui coûter plus que la solde d’un jeune garde.

— Je lui ai dit que depuis cette sinistre soirée, je ne porterai plus de robe

— Cela doit être pour cela qu’il ne t’en a pas prévu. Diplomatiquement, nous ne pouvons partir, le roi nous convie à sa table et si nous ne nous montrons pas, nous pourrions ne jamais revenir. Il a loué nos mérites, il peut faire de nouveau appel à nous.

— Je comprends, nous partirons demain comme prévu.

 

À la soirée, Kahor arborait une tenue de général Askari mais faite de la plus belle soie et du plus beau velours rouge. Myrtha quant à elle portait une tenue de chasseresse d’un vert étincelant, seule sa capeline rouge rappelait ses origines. Quand elle rentra dans la clairière où se tenait le bal à la nuit tombé, les jouvenceaux de l’assemblé n’avaient d’yeux que pour elle, rendant jalouse les autres jeunes filles. La jeune Dragonne eut autant de succès que la jeune princesse avec sa robe bleue ciel rehaussée de fil d’argent. Voyant qu’aucun galant n’osait venir danser avec sa fille, Kahor lui prit la main et commença à danser avec elle au son de la musique, un jeune page se détacha du groupe et prit la suite. La nuit fut claire malgré la nouvelle lune car ni le feu central ni la trentaine de torchère qui limitait la piste de danse ne s’éteignirent. La musique ne se tue point comme pour repousser l’obscurité et tout le monde dansa jusqu’à la naissance des premiers rayons du soleil, tous avaient alors vaincu la plus longue nuit de l’année.

 

Après quelques heures de sommeil réparateur, Myrtha quitta Tyridrin sans un mot. Kahor et elle chevauchèrent jusqu’à Lac Lune et se rendirent au bureau de la guilde des aventuriers pour toucher leur prime. Une nouvelle mission les attendait un convoyage. Myrtha n’était plus à ce qu’elle faisait et Kahor le voyait bien. Deux missions s’enchaînèrent avec succès mais Kahor devait de plus en plus pallier au manque d’attention de sa fille. L’esprit de la jeune dragonne était resté dans la forêt. Kahor prit plusieurs missions qui les menèrent à l’extrême sud-est du continent pour l’éloigner de son capitaine. Il était prêt à une nouvelle fois à partir pour les colonies si sa fille ne redevenait pas la solide guerrière implacable qu’elle était.

 

Une de leur mission de convoyage pour la guilde de marchands les mena au port de plaisance de Thalith et nécessitait un temps d’attente, le temps du déchargement et chargement du bateau. Myrtha n’en pouvant plus, elle se décida à écrire une lettre à Tyridrin pour lui déclarer son amour.

Mon ami, mon frère,

Je trouve le courage de t’écrire ce que je ressens, tu es le phare de ma tempête, celui à qui je pense le matin en me levant et celui vers qui vont mes pensées avant mon sommeil. Le son de ta voix m’apaise. Tu me grandis. Auprès de toi, j’oublie ma peine et mon exil. Je ferais tout pour toi. Je t’aime. J’espère que de réciproques sentiments t’habitent. Je t’attendrai à Thalith.

Rejoins-moi et marions-nous.

Myrtha

 

La réponse vint rapidement et stupéfia la guerrière.

Ma tendre amie,

J’ai bien reçu votre lettre par l’intermédiaire des bûcherons de Wint Kapes. Que ces mots sont chers à mon cœur mais je ne peux malheureusement y donner suite. La raison en a emporté sur mon cœur. Je ne saurais vivre sans vous mais guère plus hors de la forêt qui m’a vu naître. Je serai comme un poisson hors de l’eau. J’ai choisi la lâcheté pour la première fois de ma vie et j’ai accepté de la demande en mariage de la jeune Leona. Nous nous sommes unis la semaine passée. Leona attend notre enfant, les mages de la cour nous ont annoncé que ce sera un fils. J’espère que le temps adoucira ta peine et que tu trouveras l’amour sincère que tu mérites.

Bien Amicalement.

Sa majesté le prince Tyridrin

 

Ainsi Leona avait demandé le jeune capitaine en mariage, elle attendait son fils qui deviendra le prince puis le roi Alathor, dernier roi Askari de la forêt de Kapes. Myrtha trouvera l’amour auprès d’un jeune garde humain avant de succomber en luttant contre le roi démon. Elle aura un fils Brableizh qui aidera le roi Alathor à fuir vers Taerith le havre de paix des Askaris.

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