Extrait l’épopée du chien à trois pattes de Richard Mesplède

La grande table de monastère était longue et large mais croulait néanmoins sous les plats et les assiettes remplis de mets colorés et charnus : pâtés de tête, petit gibier, fruits juteux…

Il ne vint pas un instant à l’esprit des compagnons que toute cette nourriture au fumet appétissant, et qui parlait à leurs papilles et à leur gourmandise pût être empoisonnée. Ils s’installèrent à table comme un seul homme sans attendre d’y être invités par leur hôte.

— Allez-y, servez-vous. Ce copieux festin a été préparé par les golems. D’ailleurs, j’y pense, vous avez peut-être soif… Jasper va vous apporter du vin, ou de la bière, à votre convenance.

Le personnage qui sortit à ce moment-là d’un coin enténébrée de la pièce, où il était resté jusqu’à ce qu’on le mande, était grand et maigre ; il se déplaçait en boitant, comme un marin resté trop longtemps en mer et qui titube en retrouvant la terre ferme. Comme les créatures qu’avait aperçu Chien, également, lorsqu’il satisfaisait à un besoin naturel plus tôt dans la journée… En voyant de plus prêt la créature aux yeux vides et revêtue d’une sorte de redingote constituée de morceaux de tissu hétéroclites, enveloppée d’une odeur de camphre, le rôdeur fut parcouru par un frisson de dégoût.

Devenu blême à l’idée que ce monstre eût pu rester silencieux durant tout le repas, attendant dans le noir que Nhoube l’appelât, Lanith ne put détacher son regard du dénommé Jasper tout en se demandant si d’autres golems ne faisaient pas actuellement de même, là, tout près d’eux.

— Oh, mais pardonnez-moi, je manque à mes obligations ; je ne vous ai pas encore présenté mon majordome… Jasper est en quelque sorte le plus évolué de mes serviteurs.

— Enchanté, balbutia le rôdeur.

— Jasper, je te présente… Nhoube se rendit compte à ce moment-là qu’aucun de ses invités n’avait daigné lui décliner son identité. Il lança un regard désespéré à Chien qui vint aussitôt à sa rescousse et énuméra un à un les compagnons.

A peine venait-il de désigner l’askhari que ce dernier tourna de l’œil, répandant sur son armure la moitié de la salade de tomates sur laquelle il avait jeté son dévolu. Lanith venait effectivement de constater que la peau de Jasper était à l’instar de ses vêtements faite de morceaux de tissus cousus entre eux. D’ailleurs, chair et vêtements ne formaient visiblement qu’un…

L’incident ne perturba ni le rôdeur, ni Nhoube, ni même le repoussant majordome, qui continuèrent de discuter.

Pendant ce temps, le Petit Gent s’empiffrait de pâté. Le barbare se tourna vers lui après avoir descendu un demi-litre de bière cul-sec.

— Baston envie de taper épouvantail.

— Mais non, mon gars, ce type est moche, mais ce n’est pas notre ennemi.

— Taper pantin pour voir si pantin saigner. Toi croire que épouvantail avoir mal si moi lui arracher bras et tête ?

— C’est une hypothèse intéressante, et je comprends que tu sois en manque de bagarre, mais je te promets que tu l’auras bientôt, ta baston. Il faut juste encore se retenir un peu.

— Si toi mentir, moi casser épouvantail avec hache…

— Très bonne idée ! On a qu’à faire comme ça.

— Si toi mentir, moi casser toi aussi avec hache…

— Oui, oui, bien sûr, mais bon, hein… Ah, tiens !

Oblog venait de trouver une échappatoire provisoire : il présenta à Baston un plateau contenant deux cochons de lait fumant sur un lit de pommes de terre et de petits oignons. Le barbare poussa aussitôt son assiette – ainsi que les couverts qui l’accompagnaient – qu’il remplaça par le plateau. Il ne prononça plus un mot pendant la demi-heure qui suivit.

— Jasper, demanda Nhoube au golem pendant que tournaient les plats et les pichets d’hypocras, nos invités ont malencontreusement cassé un médaillon dans la bibliothèque. C’est dommage, car cet horrible objet présente beaucoup de valeur à leurs yeux, et j’aurais été ravi de le leur offrir en échange de leur compagnie ce soir…

— Médaillon cassé… répéta le golem. Monsieur réparer médaillon pour offrir à invités.

— En voilà une idée lumineuse ! Le réparer, bien sûr ! Tu ne cesseras jamais de m’épater, Jasper !

Le ton enjoué de Nhoube était celui d’un enfant qui n’avait pas joué depuis bien longtemps. Chien, lui, ne se sentait pas du tout impressionné par les « idées lumineuses » du majordome.

— Mais comment pouvons-nous réparer un objet si complexe ?

— Livres dans bibliothèque aider Monsieur.

— Tout à fait, Jasper ! Nous irons donc faire quelques recherches après le dîner pour tenter de trouver un livre sur Luther.

Cette perspective ne réjouissait pas la compagnie, dont aucun membre ne savait lire…

— Et pourquoi pas un parchemin ou un grimoire de sorts pour rompre les contrats dangereux et ainsi échapper à la mort, suggéra Lanith.

— Tiens, le bouffeur d’endives s’est réveillé, commenta Oblog.

— Nous chercherons cela aussi, assura Chien en comptant sur la confiance injustifiée que leur accordait Nhoube, mais finissons notre repas d’abord.

 

 

Deux bonnes heures plus tard, les compagnons repus (en particulier le gnome) et en état d’ébriété avancée (en particulier le barbare) retournèrent à la suite de Nhoube dans la bibliothèque du château.

Contre toute attente, Lanith découvrit le livre tout seul au bout de quelques minutes d’investigation.

— Où l’as-tu trouvé, et comment sais-tu qu’il s’agit de cet ouvrage ? lui demanda Chien, positivement éberlué par l’exploit que venait d’accomplir son forestier de compagnon.

— Rien que de très banal, il était rangé dans le piédestal. De plus, une représentation orne la couverture, c’est celle du médaillon, j’en suis sûr !

Effectivement, une gravure de l’artefact illustrait la première page de l’épais recueil relié de cuir.

Le Livre de Luther, déchiffra Nhoube en regardant le titre par-dessus leurs épaules.

L’air le plus naturel du monde – et parce qu’il ne trouva pas beaucoup d’images en parcourant fébrilement les pages de l’épais grimoire du regard – Chien lui tendit le volume.

Cela ne prit qu’un instant au mage pour trouver la page qui l’intéressait :

— Ah, voilà ! C’est dans les appendices, à la fin du manuel, dans le chapitre « Sécurité, manipulation et assistance ». Je vous lis le passage en question : Manipulez le médaillon avec soin. Fabriqué en orichalque, obsidienne, gemmes et métaux précieux, il contient de petites pièces et il convient de ne pas le laisser à portée des enfants ou des gnomes. Le médaillon peut en outre s’abîmer s’il est brûlé, percé, écrasé, plongé dans de la lave en fusion ou s’il tombe. Ne tentez pas d’utiliser le médaillon s’il est endommagé, par exemple s’il manque l’une des pierres précieuses enchâssées sur sa périphérie, car cela pourrait causer des blessures sévères à toutes les personnes présentes dans un rayon de deux à dix-sept lieues. Si vous êtes soucieux de ne pas abîmer le médaillon, pensez à utiliser une protection telle qu’un étui en peau de daim rembourré de duvet de canard.

— Moi rien comprendre. Moi brûler livre ! S’exclama le barbare en grinçant des dents. Tout ce vocabulaire était bien entendu incompréhensible pour lui et il perdait patience.

— Attends un peu, Baston, tenta de le calmer Chien.

— Il a raison, tout ça c’est de la fiente, du tape-à-l’œil. Le type qui a écrit ça est de toute évidence un charlatant qui aime bien s’écouter. En plus, il n’apprécie visiblement pas les Petites Gens… râla Oblog.

— S’il était toujours intact, nous n’aurions pas besoin de réparer l’artefact, le sermonna l’askhari.

Finalement, Nhoube reprit tant bien que mal la lecture du manuel :

Réparation : N’ouvrez pas le médaillon et n’essayez pas de le démonter. Le fait de le détériorer peut vous causer des blessures ou endommager de façon irrémédiable le médaillon. S’il ne fonctionne pas correctement ou s’il entre en contact de façon violente avec le sol et venait à perdre certaines pierres enchâssées, il conviendra de les remplacer par des gemmes de même nature et de même taille.

— Eh ben. On est pas dans la merde… maugréa le Petit Gent.

— Par ta faute, je te le rappelle, lui reprocha le rôdeur. Voyons voir l’ampleur des dégâts… S’il on en croit ce qui écrit dans le grimoire, il va nous falloir trouver quatre pierres précieuses et persuader un forgeron de réparer le médaillon. La situation est grave, mais pas désespérée. Nous avons joué de malchance, mais essayons de voir le bon côté des choses. On va voir du pays…

— Moi pouvoir taper ?

— Bien entendu, Baston, c’est inévitable !

— Alors, moi venir avec toi !

— Excellente idée. J’imagine qu’Oblog voudra venir lui aussi, pour se racheter de la pire bourde qu’il ait jamais commise… et pour empocher sa part du butin au retour !

Le gnome ne répondit pas, mais se mit à bouder comme un gosse. Lanith, lui, se montra plus sceptique que son chef :

— Nous n’avons plus que deux mois pour honorer notre contrat. S’il faut parcourir tout le continent pour retrouver ces cailloux, cela me paraît un peu juste…

— Eh bien, sourit Nhoube, que diriez-vous si un magicien se joignait à vous ? Oh, je ne suis pas un maître des arcanes, car à vrai dire, en vingt ans d’étude avec pour précepteur Jasper, je connais moins de sorts que les doigts de la main, et je ne demanderai rien en échange, mais je suis resté enfermé trop longtemps ici, il est temps pour moi de découvrir le monde ! Nous allons commencer par chercher dans mon encyclopédie consacrée aux pierres précieuses à quels endroits nous pouvons trouver ces gemmes. Avec toutes les cartes que j’ai à ma disposition, nous calculerons ensuite l’itinéraire le plus logique !

— C’est exactement ce que j’allais proposer, s’exclama Chien qui voyait d’un mauvais œil le fait de se faire voler la vedette par quelqu’un de plus intelligent. Cependant, l’engouement du magicien et ses compétences (en lecture, notamment) constituaient un précieux atout.

C’est ainsi, par un improbable concours de circonstances, que Nhoube rejoignit la Compagnie du Chien à Trois Pattes.

à paraitre chez Durand Peyroles

 

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