Le chant des grandes espérances

 

 

Partie 1 : Le fantôme du temps passé

Akilthan province de Benezit  5996 AlP

 

Arthonin Twist aurait pu avoir la taille élancée de sa mère, la sagesse de son père, et la force de son grand père mais ni l’hérédité ni la chance n’avaient pas été sympathiques envers cet enfant de 8 ans. Pour commencer, il était né à l’hôpital des indigents d’Akilthan. Sa mère était morte en couches et il avait fini à l’orphelinat du bourg. De sa mère, il avait hérité des longues oreilles effilées du peuple des bois et de son père, sa taille minuscule de gnome. Ainsi on ne lui donnait pas plus de cinq ans et, de ce fait, même s’il savait lire et écrire on l’avait placé avec les maternelles. De son grand-père maternel il avait hérité les écailles ! Donc, en plus de l’inférioriser intellectuellement, le commun des mortels le prenait pour un monstre. Bref la vie n’était pas roses pour ce pauvre Arthonin, mais l’était-elle pour quiconque vivait dans le cloaque d’Akilthan après ces deux guerres mondiales qui avaient dévasté le monde, rendu stérile deux continents et décimés les deux tiers de la population mondiale ?

Bref la vie, ou plus tôt la survie, d’Arthonin se passait ainsi : pour la quatrième année consécutive il apprenait l’alphabet, à se laver correctement et à faire sur le pot. Le surveillant en chef, un homme corpulent pour ne pas dire obèse, la terreur des orphelins qui n’épargnait ni filles ni garçons ses coup de martinet ou de canne, ne le proposait jamais comme apprenti. Alors, n’espérons pas qu’il le présente un jour comme futur adopté aux riches familles de la capitale ! Car dans ce monde obscur dirigé par les Shinjei, où tout achat était contrôlé, les familles aisées achetaient un orphelin comme on achète un chien avec gamelle laisse et tatouage inclus. Il faut dire que ces gens-là n’avaient pas le temps ni le désir de concevoir (pourquoi grossir quand on peut dépenser pour le même résultat ?). Et puis, un orphelin c’est plus pratique : si ça casse ou si ça meurt on peut le changer !

 

Arthonin Twist (nom donné par notre bon surveillant général étant donné qu’il ignorait le nom de sa mère) était plutôt joyeux ce matin-là, car c’était le jour béni de la naissance du Sauveur. Au petit-déjeuner, les enfants n’auraient pas de soupe infect à manger ce soir, mais des frites et du gâteau aux fruits pour dessert. Le lendemain matin, il n’irait pas à l’école, mais il pourrait se reposer et aller à l’usine de panier en après midi. Afin d’économiser du personnel, les élèves les plus âgés servaient au réfectoire. Cela avait pour conséquence qu’il ne restait pas grands chose, pour ainsi dire rien, sur les lourds chariots quand ils arrivent à la table des plus jeunes. Ainsi chacun pouvait manger dix frites et un morceau de gâteau pour trois enfants, mais même cette micro abondance faisait office de fête et on oubliait vite que le lendemain matin, le gruau gris et collant serait de retour. Cependant voyant le repas pantagruélique que mangeaient les donateurs, la direction et les invités, les enfants des petites classes auraient aimé en avoir encore un peu. Et le bruit circula : « Il faut que le monstre aille demander du rab ! Il est grand lui, il lit des histoires le soir dans de vrais livres où il n’y a aucune image ! »

Bref au bout d’un instant ce fut la révolte à la petite table et Arthonin ne voulait pas que le surveillant les remarque. La technique du cerbère était toujours la même : les enfants en rang, bien alignés et il en prenait un sur dix qui recevait une vingtaine de coups de martinet sur le postérieur. Un malheureux hasard faisait qu’automatiquement sur la cinquantaine de petits Arthonin faisait toujours partie des élus.

Arthonin, guidé par son instinct de survie, leur fit signe de se taire. Il n’avait plus le choix : il devait y aller. Il se leva remonta l’allée centrale entre les tables des petits, des moyens puis des grands. Un nœud commença à se former dans son estomac. Il se demanda si finalement une punition pour chahut n’était pas préférable à ce qu’il risquait de lui arriver. Il avait déjà assisté, comme tous les petits, à ce qu’il arrivait lorsqu’un grand se faisait ramener par la garde ou l’armée après avoir tenté de fuguer. Le tarif était le même pour tous au moment de la toilette matinale dans le froid de la cour de l’orphelinat : le coupable était sorti du cachot noir sous le grand escalier, il était accroché par les poignets avec des cordes suspendues poteau de foot sans filet et le surveillant général administrait alors au coupable vingt coups de canne de bambou devant toute l’école réunie. Arthonin arriva enfin devant la table des adultes. Les conversations s’étaient tues et les regards de la vingtaine de convives s’étaient levés de leur assiette pour scruter fixement l’opportun.

« Que voulez vous jeune homme ? demanda le surveillant de sa voie grave.

– À la table des petits on a encore faim. Pourrait-on en avoir encore un peu ? Demanda le jeune garçon en tremblant. »

Il remarqua que le surveillant ne l’avait pas traité de monstre, ce qui était encourageant. Par contre, le teint rouge écarlate de colère ne laissait présager rien de bon. Tandis que le volcan éveillé, que représentait le surveillant, faisait tout son possible pour se contenir devant les futurs adoptants et journalistes invités, le directeur prit la parole :

« Bien sûr mon petit ! Je vais faire passer un mot aux cuisines. Tu peux retourner à ta place, mais n’oublie pas de demander la permission de te lever la prochaine fois. Bonne journée du Sauveur, mon garçon. »

Arthonin s’en retourna donc soulagé vers la petite table au bout du réfectoire où il fut accueilli en héros. Le repas des petits fut, cette fois-ci, de bonne tenue et il partit se coucher le ventre plus que plein. Ce n’est que le lendemain matin que la fête finit et de matière dramatique. Le surveillant général et ses assistantes les réveillèrent à l’aube : il n’y eut pas de grasse matinée, mais une correction . Cette fois-ci, un orphelin sur cinq fut fouetté devant les autres qui attendaient pieds et nus en chemise de nuit dans le froid et la neige. La correction durant plus d’une heure puis, sans manger, on les mena à l’usine. Arthonin, pour une fois, ne fut pas choisi parmi les punis. Cela l’étonna et le nœud à l’estomac commençait à se reformer. Il ne fut pas conduit à l’usine comme ses camarades, mais le surveillant l’escorta lui-même par l’oreille au cachot noir : il l’aurait bien fouetté de suite, mais il avait besoin de toutes ses forces et prévoyait la correction publique à midi, quand le reste de l’école serait levée.

Arthonin, lui au moins, put se rendormir et se réchauffer un peu, mais il savait qu’il allait passer un sale quart d’heure. Il avait vu de grands pleurer et hurler sous les coups. Il était certain : le surveillant allait vraiment le faire souffrir.

Quand il se réveilla il entendit onze heures sonner : dans une heure son châtiment allait commencer et il se demandait dans son for intérieur s’il allait survivre. Soudain à son grand étonnement il vit une tortue toute minuscule, mais qui brillait tel un bijou serti d’émeraudes. Elle passa devant lui et se dirigea vers la porte du cachot qui s’ouvrit sur son chemin. Arthonin intrigué la suivit. Malgré la tempête de neige, l’enfant n’avait pas froid et nul ne sembla le remarquer.

Arthonin pensa un moment être devenu un fantôme ayant trépassé dans le cachot.

La tortue sortit de l’orphelinat. Il vit ses camarades pleurant épuisés, rentrer de l’usine. Encore une fois personne ne sembla le voir. La tortue le conduisit jusqu’à un souterrain qui débouchait sur une immense salle où se trouvait un trône de pierre et, à côté, une table avec un déjeuner pour deux personnes. Arthonin remarqua que s’il n’avait pas froid, il avait très faim. Celui-ci n’avait pas mangé depuis le repas de la veille. La tortue, une fois arrivée sur le trône, prit forme humaine. Elle était vêtue de vêtements simples à la mode du temps passé, bien avant la guerre et que la NIBOOK impose sa norme vestimentaire.

« Je suis Abigaël, le fantôme du temps passé. En ce jour du Sauveur, j’ai entendu ton appel. Je vais faire fermer l’orphelinat. Tes amis  seront sauvés. Quand à toi, je t’ai trouvé une bonne famille dans un petit village.

– Personne ne voudra d’un monstre comme moi…

– Tu n’es pas un monstre. Garde espoir et tu verras. Une fois au village tu comprendras. »

Puis le fantôme qui dégageait une aura de paix et d’espoir invita Arthonin à manger.

Quand il eut fini, il se reposa. Lorsqu’il s’éveilla il était dans le village et il comprit les mots du fantôme. Chaque habitant du village était comme lui : le mélange des races l’avait rendu difforme aux yeux des « normaux ».

 

 

Partie 2 : Le fantôme du temps présent 6004 AlP

Arthonin avec connu 8 ans de bonheur parmi les mal aimés, surnom de ces êtres difformes issus du mélange des races humanoïdes d’Orobolan. Son père adoptif, Liam, avait un père elfe et une mère humaine. Sa mère adoptive, Cassandra, avait un père elfe et une mère polymorphe. De cette dernière, elle avait gardé le pouvoir de se transformer en un cygne magnifique qui contrastait avec sa difformité habituelle. Liam tenant une petite boutique de bijoux dans le village. Le jour de ses seize ans, Arthonin choisit pourtant de quitter le village. Il avait entendu parler d’un poste d’homme à tout faire dans un manoir reculé. Une vieille dame vivait là recluse et voulait la compagnie d’un homme pour l’aider dans les taches domestiques. Arthonin se disait qu’ainsi il échapperait au regard des gens normaux et ramènerait un peu d’argent à sa famille d’accueil. Le chemin en calèche fut long, plus long encore pour le jeune homme qui supportait mal les regards dégoûtés des cinq autres passagers purement humains.

Une fois arrivé au village, il demanda son chemin à un homme avec un fourche à la main. La réponse qu’il reçut lui fit regretter pour la deuxième fois d’avoir quitté le village : « Tiens un monstre pour servir la vieille folle, vous ferez bien la paire ! » Tout était dit. Le manoir de la vieille dame se trouvait au fond de la forêt. L’état des murs léchés par le lierre et la clématite ainsi que celui du jardin fit comprendre au futur jardinier qu’il ne manquerait pas de travail avant un moment.

Il entra dans la demeure et gravit les marches qui menaient à la porte. Une sensation de malaise grandit en lui et il regretta pour la troisième fois depuis le début de la journée d’avoir quitté son village. Il devait penser à ses parents et au maigre revenu de la boutique. Après tout, à seize ans, il devait faire quelque chose de sa vie. Il sonna à la porte, personne ne lui répondit. Voyant qu’elle était entrouverte, il se décida à passer le seuil. Le manoir était glacial. Arthonin ressentit la froideur de l’hiver alors qu’à l’extérieur c’était encore l’été. L’intérieur était sombre. Le jeune homme vit que tous les meubles étaient recouverts de draps qui avaient dut être blanc dans une autre vie. Il osa un timide : « Y’a-t-il quelqu’un ? »

Une cloche retentit à l’étage et Arthonin comprit qu’il devait suivre le bruit s’il voulait trouver quelqu’un. Il arriva après de nombreux couloirs à un boudoir qui semblait être la seule pièce habitée du vaste manoir. La vieille dame se trouvait là de dos parlant à son miroir et se repoudrant le nez

« Bonjour Madame je viens pour l’annonce…

– Oui très bien. Je suis sûre que tu as de très sérieuses recommandations pour ce poste, sinon tu ne serais pas là. Tu es engagé tu devras t’occuper du jardin et du reste du manoir. Tu ne devras entrer dans cette pièce que pour me porter mes repas le matin le midi et le soir. Je m’occupe seule du thé. Tu devras aussi aller faire les courses au village, à moins de t’entendre avec le vieux Charles pour te faire livrer. »

Arthonin frissonna. Il n’avait bien entendu « aucune référence » ! Comment en aurait il à seize ans et venant de l’endroit le plus caché du monde ? Mais ce qui l’effrayait le plus était de devoir aller faire les courses au village. Il passerait voir le vieux Charles pour lui demander de venir faire le ravitaillement une fois par semaine.

« Vous dormirez dans la petite chambre. C’est la porte à gauche. Je vous laisse la préparer. Maintenant disposez ! »

Arthonin obéit prestement.

L’après midi étant bien avancé il décida de voir sa chambre et ensuite de préparer le repas. Il s’occuperait du ravitaillement le lendemain.

Il poussa la porte de la chambre, attenante à celle de la vieille dame. Elle ne lui parut pas si petite : la maison entière de ses parents aurait tenu dans les trois pièces qui lui étaient attribuées car la porte donnait en faites sur un petit salon une chambre et une salle de bain privée.

Il passa les trois heures qui suivirent à nettoyer l’endroit et à enlever les draps. Une fois sa chambre en ordre et ses affaires rangées, il comprit qu’il faudrait des années pour rendre habitable la totalité du manoir. Après, il partit à la recherche des cuisines pour préparer le repas du soir. Il prépara ce qu’il put avec les denrées laissés par son prédécesseur et qui n’avaient pas péries entre temps. Il porta le plateau à sa patronne.

Une enveloppe se trouvait sur la table basse.

« Bonsoir je ne me suis pas présentée. Je suis madame Dickens. Je n’ai pas quitté ce manoir depuis trente ans. Tu trouveras dans cette enveloppe tes gages de la semaine et de quoi faire les courses. Je te donnerai une nouvelle enveloppe chaque semaine. Tu peux disposer maintenant. »

Arthonin prit l’enveloppe et sortit de la pièce. Il trouvait la femme très étrange et ne comprenait pas ce qu’il devait faire, mais les gages et le budget des courses représentaient une année de ventes à la boutique de son père. En achetant plus que le nécessaire, il pourrait vivre deux mois sur cet argent.

Il prit la décision d’envoyer ses gains à sa famille et de mettre de coté l’argent donné en trop par sa patronne. Il mangea seul à l’office puis monta dans sa chambre. Il avait trouvé un métier étrange dans une demeure tout aussi bizarre, mais il allait pouvoir envoyer beaucoup d’argent à sa famille. Il prit dans sa malle un petit sac en cuir qui était en fait un artefact magique. Tout ce qu’il glissait dans le sac apparaissait ensuite dans la boite au lettre chez ses parents. Il installa le deuxième artefact, une boite en bois, et ouvrit le couvercle. Une lettre de sa mère s’y trouvait déjà. Il prit le temps de lire la lettre et s’endormit.

 

Le lendemain il se réveilla de bonne heure. Il voulait passer chez l’épicier du village avant que les autres clients n’arrivent. Le vieil homme se méfia de lui, non pas parce qu’il était difforme, mais parce qu’il venait du manoir.

« Vous ne resterez pas. Votre prédécesseur pensait lui aussi rester longtemps, mais il n’a pas tenu. Vous verrez ! Ce sera comme rester dans une crypte avec une morte. Je ne sais pas qui pourrait prendre en charge votre liste… J’enverrai mon fils vous porter votre commande une fois par semaine. Mettez l’argent dans la boite aux lettres et vous trouverez vos commissions près de la porte chaque vendredi matin. Et que l’Unique vous garde ! »

Le vieil Homme partit dans la remise. Arthonin, perplexe, laissa sa liste sur le comptoir. Cette demeure était vraiment très étrange.

Le midi même on lui livra ses emplettes et il y avait un mot du vieil homme à l’intérieur d’un des paquets.

« Merci de mettre le paiement des deux notes vendredi prochain dans la boite. Que l’unique vous protège. »

Arthonin prépara le repas de midi, le porta à sa patronne qui, comme de coutume, ne prononça que le minimum de mots utiles et le congédia. Il mangea à l’office puis se retroussa les manches et se dirigea vers le jardin. Il mit un mois à s’occuper du gazon et un autre à refaire les allées. L’hiver approchait et il se dit que les parterres de fleurs puvaient bien attendre le printemps. Il s’occupa de la façade extérieure et vit que le domaine était immense. Il lui fallut deux jours entiers pour en faire le tour extérieur. La routine s’installait et grâce au vieux Charles il n’avait pas eut à retourner au village.

Ce jour là,Il était en train de dégager le mur intérieur lorsqu’il la vit : une jeune fille d’une grande beauté au teint de pêche et aux cheveux longs et blonds comme les blés. Elle était vêtue de haillons, mais sur elle ils auraient pût être une robe de bal. Arthonin prit soudain conscience que sa propre laideur pourrait effrayer la jeune fille. Il se cacha derrière un arbre

« Mes excuses ma demoiselle je ne veux pas vous effrayer, mais que faites vous ici ?

– Je n’ai pas peur. Qui aurait peur d’un jardinier surtout si jeune ?

– Je ne suis pas aussi agréable à voir que l’est mademoiselle…

– Mademoiselle ? Mais, je ne suis pas une dame encore moins une princesse mes parents m’ont vendue à un cirque et je me suis enfuie. J’allais mourir de froid quand j’ai vu le manoir abandonné. Je pensais trouver un abri.

– Il n’est pas abandonné. Je vis ici avec madame Dickens et je m’occupe du jardin. Si vous l’aviez vu avant que je commence ! Là il est devenu presque normal…

– Vous êtes tout seul pour cette grande maison ? Ne croyez vous pas que votre patronne serait contente qu’on vous aide ?

– Je ne sais pas… Je pourrais lui demander, mais puis-je avoir confiance en vous ? Accepteriez-vous de côtoyer un être tel que moi ?

– Je ne peux répondre à cela, êtes vous si laid ? »

Arthonin se décida finalement à cesser le jeu du chat et de la souris avec la jeune fille et à la laisser voir son visage. Il fut étonné. elle n’eut même pas un sursaut de surprise en l’apercevant.

« Je m’appelle Shana et vous ?

-Je suis Arthonin. Attendez-moi ici. Je vais revenir avec de quoi manger. Vous devez avoir faim !

-Oui, merci. »

Alors qu’il préparait de quoi nourrir Shana, la cloche sonna. Il monta rapidement à l’étage, se demandant ce que pouvait bien lui vouloir sa patronne.

Comme de coutume il frappa à la porte, attendit un moment et entra. La vieille dame n’avait pas bougé. Il se demandait même parfois si elle se levait. Sans doute car le ménage était fait et les plateaux repas vidés.

« Que puis je faire pour vous, madame ?

– Qui est cette jeune personne ?

– De qui parlez-vous, madame ?

– De la jeune fille qui a franchi le mur nord. Quand tu auras fini de le nettoyer, essaie de combler les trous. Nous ne voudrions pas que d’autres gens nous importunent.

– Oui madame, c’est Shana. Elle est perdue. je lui apportais de quoi manger avant qu’elle ne reparte.

– Est-elle belle ?

– Pardon Madame ?

– Tu as bien compris ma question. La trouves-tu belle ?

– Oui madame très belle…

– Alors, tu en tomberas amoureux et elle te brisera le cœur, comme le mien fut brisé à jamais.

– Que dois-je faire Madame ?

– Tu vas la faire venir au château. Elle t’aidera à l’intérieur, mais tu ne devras pas lui parler. Elle vivra dans l’aile ouest. Trouves lui la chambre la plus éloignée d’ici. Tu lui porteras ses plateaux repas comme à moi sans voir son visage. Préviens Charles qu’il y aura une personne de plus. Je te donnerai plus d’argent pour les courses.

– N’en faites rien madame j’en ai assez pour trois.

– Bien, je te fais confiance autant pour administrer l’argent que je te confie que pour ta promesse de ne plus revoir son visage. Tu peux disposer. »

Arthonin avait bien compris les instructions de sa patronne. Il ne devait pas cesser de voir la jeune fille, mais seulement son visage. Une idée lui vint. Il retourna à la cuisine prendre les victuailles et rejoignit Shana dans la cour.

« Excusez-moi d’avoir été long, mais ma patronne avait besoin de moi. Bonne nouvelle ! Elle accepte que vous restiez ici.

– Merci je suis rassurée…

– Par contre vous devrez porter un voile, car je n’ai plus le droit de voir votre visage.

– Quel étrange idée !

– C’est la condition pour que vous puissiez rester ici.

-Je vois… J’accepte donc. »

Et ainsi passa le mois suivant. Les deux adolescents se voyaient en cachette de madame Dickens. Arthonin pouvait chaque soir lui affirmer qu’il n’avait pas revu le visage de Shana car elle portait toujours son voile, telle une mariée le jour de ses noces.

Pour le Jour du Sauveur, il commanda des mets de fêtes et laissa une liste avec l’argent dans la boîte aux lettres. Il ne devait jamais recevoir la commande le soir même. En allant déposer le repas, il ne trouva pas la vieille dame dans sa chambre. En s’approchant, il vit du sang répandu sur le boudoir. Arthonin eût peur et pris la direction de l’aile ouest. Il rentra sans frapper dans la chambre de Shana.

Il ne trouva pas sa belle mais un mot.

« Je ne pouvais me résoudre à la laisser te tuer comme tous les autres. Méfie-toi du village nous sommes tous dans le coup depuis deux cent ans. Fuis ! »

Ainsi, il était tombé dans un piège. Tout le village était au courant quel était donc l’âge véritable de madame Dickens et celui de monsieur Charles. Mais, qu’en était-il de Shana ? Soudain il ressentit un vide dans son cœur. La vieille dame avait raison. La jeune fille lui avait brisé le cœur. Outre la boule au ventre, Arthonin ressentit une douleur vive et désagréable dans son corps. Cela ressemblait à un choc violent d’énergies qui le parcouraient de toutes parts. Il se regarda dans le miroir de la pièce et vit son visage se changer progressivement en celui d’un reptile. En un instant il se transforma en un lézard gigantesque. Ne comprenant pas ce qu’il lui arrivait, laissant libre cours à sa colère, il commença à démolir le manoir en tentant de sortir, puis se dirigea vers le village. Son esprit voyait son corps faire des choses, mais il ne le contrôlait plus : comme s’il devenait spectateur et que la bête commandait son corps. Il cracha un jet d’acide sur la première maison et en brûla dangereusement le mur. Les habitants paniqués en sortirent. Mal leur en prit, dès que leur regard croisa celui du monstre, ils se transformaient en pierre. Arthonin continuait sa vengeance et rasa le village. Il ne pouvait plus s’arrêter même si, au fond de lui, sa part d’humanité lui soufflait que prendre la vie des autres était mal.

Au petit matin il entendit une voie douce :

« Arthonin réveille toi… »

Il se réveilla nu couché sur un lit de mousse. La jeune femme devant lui tendit un vêtement ample qu’il enfila rapidement.

« Je suis Elénia, fantôme du temps présent. De par tes ancêtres, tu as hérité du don de te changer en animal. À cause de ta diversité, tu peux te transformer en une créature vile : le basilic. Ce soir tu as débarrassé le monde de cette abomination. Je vais te montrer le corps de ta châtelaine, puis je t’amènerai jusqu’au dragon blanc. Il t’apprendra à maitriser tes transformations.

– Qui est-il ?

-Le premier de tiens, les polymorphes. »

Il retourna au manoir prendre ses affaires et le peu d’or qu’il avait mis de coté. Il ne savait combien de temps durerait son entrainement et il voulait continuer d’aider ses parents.

Sous le grand escalier maintenant en ruine il découvrit le corps de son aimée : celui d’une vieille femme avec des cheveux blancs, la peau du corps ridé, mais le visage d’un ange. Arthonin ne versa pas une larme, mais il était bouleversé. Son premier amour était un démon et la jolie femme qui venait de le sauver, un fantôme. Il resta un moment immobile devant le cadavre puis, sans un bruit, suivi le deuxième ange sur le lieu de son apprentissage.

 

Partie 3 : Le fantôme du temps futur 6010AlP

 

Pendant quatre longues années il avait vécu en ermite avec le dragon blanc comme seul visiteur : un vieil homme qui dans une autre vie avait été dresseur de dragons. Il lui enseigna à maitriser ses émotions et à contrôler son pouvoir de transformation. À la fin de son entraînement, le jeune apprenti était même parvenu à contrôler ce qu’il faisait une fois transformé en bête. Il décida de retourner au village de ses parents. Après les avoir retrouvés et leur avoir conté une partie de ses aventures il se décida à reprendre la route vers un nouveau travail : un certain monsieur Ebeneser cherchait un clerc pour tenir ses comptes. Plus que tenir ses comptes, son travail était d’empêcher les pauvres gens qui voulaient un délai pour payer leur loyer ou leurs dettes d’approcher de son patron. Celui ci détestait les pauvres. C’était pourtant vers lui que l’on se tournait pour avoir un peu d’argent afin de faire bouillir la marmite. Monsieur Ebenezer aimait que l’on vienne lui emprunter de l’argent, mais pas que l’on ne lui rembourse pas dans les temps. La plupart du temps, Arthonin arrivait à se contenir et à refouler le basilic qui était en lui. Un jour pourtant, alors que Monsieur Ebeneser venait de lui donner l’ordre d’expulser en plein hiver trois femmes avec leurs enfants, il sentit son visage changer et sa gorge le bruler. Il comprit à l’air effrayé de son patron que ce dernier avait vu la bête tapie en lui; il voulut se controller sous les yeux hagards du vieil homme, mais quand il toussa pour enlever la boule d’acide qui obstruait sa gorge, son patron eut instantanément le visage brulé à l’acide et en mourut dans d’atroces souffrances, et ce, malgré l’aide d’Arthonin plein de remords. Il prévint les gendarmes et fut conduit dans un cachot, accusé de meurtre. Il savait bien que la corde l’attendait au final.

Il passa une semaine dans sa cellule puis on vint le chercher. On ne le conduisit ni devant le juge ni à la potence. À sa grande surprise, il fut reçu par le maire de la ville. Les gardes qui l’avaient emmené le firent assoir en face du premier magistrat. La première chose qu’Arthonin remarqua c’était le corbeau qui trônait derrière la chaise de l’homme. Étrangement il semblait être le seul à l’apercevoir et en regardant l’animal dans les yeux, Arthonin sut qu’il était sauvé. Il se se détendit.

« Monsieur si je ne vous ai pas entendu plus tôt et si vous êtes encore en vie c’est parce que votre affaire est embêtante. Vous avez, sur le coup de la colère, renversé un pot contenant de l’acide à la tête de votre patron ce qui est un meurtre involontaire, mais un meurtre quand même. Le souci qui me préoccupe est justement votre patron. Nous avons consulté ses comptes depuis sa mort et  il s’avère qu’en plus d’être un usurier c’était aussi un escroc qui a volé beaucoup de gens. Je vous passerai les détails, mais il va falloir rendre beaucoup d’argent et peut-être sauvé des familles de la rue. Toutefois, je n’ai personne sous la main pour le faire donc voilà ce que nous avons décidé. Puisque dans une semaine c’est le Jour du Sauveur, vous aller rester sous notre garde à rendre aux malheureux l’argent qui leur a été volé. Pour le Jour du Sauveur, je vais commuer votre peine de mort en peine d’intérêt général pour la ville. Vous travaillerez pour nous au service des prêts : vous serez loger et nourri. »

Arthonin ne savait pas quoi dire. Il ne comprenait pas vraiment ce qu’il lui arrivait, mais de meurtrier il était passé en une semaine à héros et le maire venait de lui proposer un travail ainsi qu’un logement.

Il put se laver et fut habillé de neuf. Puis, sous bonne garde, il fut amené à son bureau. Là, un secrétaire lui avait préparé la liste des personnes qu’il devait rembourser. Assister de ce monsieur il rendait l’argent aux personnes escroquées. Le matin du jour du Sauveur le corbeau revint. Il se posa sur le siège devant lui puis, en un instant, il se transforma en un homme à la peau grise et parfaire, vêtu d’une toge noire qui semblait absorber le mal.

« Vous êtes un polymorphe, comme moi ?

– Non je suis le fantôme du temps futur. Enfin, pour aujourd’hui… Demain, je serais à nouveau le dieu des âmes.

– Polinas ! déclara Arthonin au comble de la stupéfaction.

-Oui, c’est ainsi que l’on m’appelle.

– Les deux autres fantômes s’étaient…

– Ma sœur Mogdolan et son amie la ravissante Elénia. Pour parfaire le tout le Dragon blanc de la Montagne, ton professeur, c’était Tholl le dieu dragon.

– Pourquoi moi ?

– Parce que tu es ce que l’univers a appelé un « mal aimé », mais aussi, que par les règles de l’univers, les divinités que nous sommes ne sont autorisées par l’Unique d’agir que si l’un des nôtres est en danger. Il fallait donc trouver un être qui soit le plus mélangé qui soit pour tous pouvoir intervenir.

– Que me reste-t-il à faire ?

-Rien. Ce soir, tu seras gracié : tu seras libre de partir. Mais, tu devrais rester. Ce travail est plaisant et avant le prochain Jour du Sauveur, tu retrouveras la première chose que tu as perdue. »

Laissant Arthonin à ses spéculations, Polinas reprit sa forme de Corbeau et s’en alla comme il était venu. Arthonin se demandait bien qui pouvait avoir retrouvé le nounours qu’il avait au pensionnat et qui, un jour, avait disparu alors qu’il était à la douche. Il avait pourtant chéri ce seul symbole de tendresse dans cet horrible endroit. Arthonin et le maire avaient créé une banque pour les nécessiteux et ceux qui ne pouvaient payer rendaient des services à la ville, au lieu de perdre leur maison.

 

L’événement pressenti par Polinas arriva au printemps. Il ne restait plus grand monde à rembourser et les gardes avaient eu du mal à retrouver les personnes qui avaient quitté la ville ou même le continent. Il y avait eu aussi des gens qui avaient pris le bateau du corbeau entre temps.

Ce matin-là, le jeune banquier n’avait que peu de rendez vous : une famille retrouvé sur le tard venait chercher son dû. Le père et deux enfants étaient présents. Ce qui frappa Arthonin fut les écailles sur les visages des garçons et le fait que bien que très jeune, l’ainé était de la taille du père.

Le père présenta l’avis de convocation.

« Bonjour je viens pour l’argent. C’est une bonne nouvelle, surtout que j’ai appris à l’auberge que c’est grâce à vous, m’enfin ça ne me les ramènera pas. Cela m’évitera de finir à la rue avec les enfants pour un temps, sauf si le travail revient.

– Oui monsieur. Désolé pour vous, répondit Arthonin qui avait pris l’habitude d’entendre parler des conséquences des méfaits de son ancien patron. Je vais vous chercher votre argent tout de suite. »

Il prit un sac au coffre et commença à compter en empilant les pièces de monnaie devant le petit homme. Tout à sa tache il ne pouvait s’empêcher de regarder les deux enfants qui avaient, eux, la chance malgré leur apparence de vivre avec leur père.

« Vous savez ce ne sont pas des monstres, mais de bons petits gars, déclara le père un peu rudement.

– Pardon monsieur…

– L’aîné il est même premier de sa classe. C’est leur grand-père qui leur a laissé ça : la marque de son infamie avec ma mère.

– Je les comprends monsieur. Je ne les trouve pas étrange car, voyez vous, si je ne portais pas mon uniforme vous verriez que je suis pareil à eux. »

Disant cela Arthonin remonta sa manche jusqu’à dévoiler ses écailles et enleva son chapeau pour faire sortir ses oreilles.

« Par la petite dame ! jura l’homme. Et vous n’avez pas une marque sur l’épaule, une écaille en forme de goutte d’eau ?

– Oui monsieur depuis ma naissance…

– Alors y’a point de doute ! Alois et Aldebert, cet homme est votre frère, mon fils disparu en même temps que sa pauvre mère qui avait dû fuir, chassée par cet escroc alors que j’étais parti travailler au nord pour rembourser. Elle était déjà morte quand je suis revenu. »

À l’extérieur, un corbeau croassa et le temps sembla s’arrêter. Combien de nuit leur fallut-il pour résumer vingt ans d’errance et de tristesse ? Arthonin dénicha un emploi pour son père et ses frères purent étudier dans de bonnes écoles. Alois devint Médecin et Aldebert rejoignit Yann Mirsmar, le grand général de la compagnie des Ours. Ce fut ainsi qu’Arthonin comprit le dernier message du corbeau. La première chose que la vie lui avait prise ce n’était pas un morceau de chiffon mais un bien cent fois plus précieux : sa famille.

 

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